Chansons populaires : les airs populaires qui ont traversé les révoltes, les salons et les rues

De "Ah ! ça ira" à "À la claire fontaine", retour sur cinq chansons populaires emblématiques et leurs trajectoires.

En juin 1790, un air de contredanse parisien devient le bruit de fond de la Révolution. C’est le Carillon national, pièce du violoniste Bécourt déjà populaire dans les salons — Marie-Antoinette s’en amusait au clavecin. Ladré, ancien soldat devenu chanteur des rues, y pose des paroles inspirées par l’optimisme de Benjamin Franklin, qui répondait « Ça ira » aux questions sur la guerre d’Indépendance américaine. Le 14 juillet 1790, la foule entonne Ah ! ça ira pour la Fête de la Fédération : il y est question de Pierrot et Margot dansant à la guinguette. Quelques semaines ou mois plus tard, les sans-culottes détournent le refrain vers la menace : « Les aristocrates à la lanterne. » Le Directoire finira par l’imposer avant chaque spectacle, mais le Consulat l’interdira.

Fanchon raconte une tout autre pérennité. On lui attribuait, depuis le XIXe siècle, une origine héroïque : le général Lasalle l’aurait improvisée, le 14 juin 1800, autour d’une table de victoire à Marengo. En fait, l’abbé Gabriel-Charles de Lattaignant en serait le véritable auteur, vers 1757, sur un air déjà connu des soldats. Au théâtre du Vaudeville, sur cette lancée, Fanchon la vielleuse atteint quatre cents représentations consécutives durant l’année 1800. La protagoniste, une chanteuse des rues devenue riche puis charitable, séduit durablement : Fanchon traverse la Révolution, survit à la Grande Guerre et demeure, jusque dans les enregistrements militaires du début du XXIe siècle, l’un des airs les plus régulièrement joués.

Dans le même temps, une chanson française traditionnelle traverse l’Atlantique et devient québécoise. À la claire fontaine est connue en Nouvelle-France dès le XVIIIe siècle, portée par les coureurs des bois sur les longues routes en canot. Au Bas-Canada, elle accompagne les Patriotes pendant les rébellions de 1837-1838 contre l’hégémonie britannique. En 1878, l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal l’adopte comme air national des Canadiens français. L’ethnomusicologue Marius Barbeau la fait remonter possiblement à un jongleur des XVe ou XVIe siècle. Sa forme mêle hexasyllabes et alexandrins assonancés en /e/, et l’on compte plus de cinq cents versions. Jules Gilliéron voit dans l’offrande de la rose un regret amoureux : la mariée a refusé la rose à Pierre, s’est mariée à un autre, et chante sa nostalgie. L’oralité québécoise ajoute une sixième strophe, enregistrée notamment par Alan Mills en 1955 dans Folk Songs of French Canada. Des extraits traversent la littérature : Louis Hémon les intègre à Maria Chapdelaine, en 1914, et Alfred Desrochers à À l’ombre de l’Orford, en 1929.

Entre tradition savante et collections de terroir, À la pêche aux moules connaît une autre fortune. Vincent d’Indy en donne une harmonisation pour chœur mixte en 1930 ; Joseph Canteloube la relève dans son Anthologie des chants populaires français. Un recueil norvégien de 1868 en propose déjà une mise en voix pour quatre voix d’hommes. La diffusion de la chanson doit beaucoup également à Pierre-Antoine-Augustin de Piis. Comme souvent dans ce répertoire, la mélodie et le rythme fluctuent d’une édition à l’autre, ce qui est aussi une manière de dire que la chanson appartient à ceux qui la reprennent.

Même des airs de garde, comme Compagnons de la Marjolaine, liée aux sergents ou aux corps de garde, rappellent que la chanson populaire n’est jamais un simple divertissement. Elle porte des territoires, des crises, des identités ; elle voyage du bord de route aux salons, du canot aux théâtres, et du temps présent à la mémoire longue.

Les internautes recherchent aussi

Discussion 0

Nothing has been said yet. Start it.

Log in to join the discussion

🛡️Recherche sécuriséeToujours active
Résultats rapidesRéponses instantanées
🔒Confidentialité par conceptionVotre recherche, votre vie privée